Samedi de Biton Un rêve brisé

Samedi de Biton Un rêve brisé

 

Ce jour-là, nous étions encore des adolescents, pleins de fougue pour notre mère l’Afrique. On l’aimait comme une amante. Le 25 mai 1963 était le jour des noces. Enfin, le combat de tous les militants africains va se concrétiser. L’Afrique va s’unir. Dans les rues, les marchés, les commissariats, les écoles, tout le monde parlait de cette réunion d’Addis-Abeba. Nous les adolescents on s’imaginait dans vingt  ans,  haut fonctionnaire en Tanzanie ou au Niger. L’Afrique parlera d’une seule voix, un seul drapeau, un seul hymne national. Le leader du continent, Kwamé Nkrumah, venait de  publier son livre : « L’Afrique doit s’unir. » Il démontrait dans son ouvrage que le continent africain est un géant économique. Il ne lui restait qu’à mettre en commun ses richesses pour qu’on se développe comme les Etats-Unis d’Amérique. Tout le monde voyait l’Afrique devenir tôt ou tard un autre Etat «américains». On ne parlera plus des pays, des Républiques, mais des Etats. Très rapidement le rêve va se briser. On n’a pas compris, à l’époque, que la plus grande difficulté dans l’union, dans l’entente, résidait dans l’égoïsme. Pourquoi lui et pourquoi pas moi ? Des groupes se formèrent. Chacun cherchant à barrer la route à l’autre. Pas question qu’un homme, venu d’un autre pays, dirige tout le continent. Vaut mieux mourir que de se laisser dominer par un «  étranger ». Le Blanc peut le faire sans problème. Il l’a fait pendant des siècles sans aucune contestation. Mais un Noir, Président de l’Afrique ? Jamais. Comme en pareilles circonstances toutes les décisions sont reportées à la prochaine réunion, aux prochaines réunions. Et ainsi de suite. Depuis sa création, l’organisation devenue l’union, rien de concret n’a été fait. Depuis 1963. Rien ne sera fait. On va parler. Pour faire des discours,  pas plus forts que les Africains. Nous sommes les héritiers de l’arbre à palabres. Jusqu’aujourd’hui, on n’a pas réussi à créer une armée africaine. Pas d’argent. Jamais d’argent. Beaucoup de pays ne payent  même pas leur cotisation ou le font avec grand retard. Chacun est pris dans ses problèmes particuliers et nationaux. Il suffit qu’un pays crée une cimenterie que deux autres fassent la même chose. Donc pas de rentabilité. Les déficits se créent vu l’étroitesse des marchés. C’était en 1963 qu’il était plus facile d’intégrer nos économies, nos pays. On le voit avec l’Europe.  Impossible de pratiquer une bonne union, une intégration solide,  sans un gouvernement commun, unique. Avec les égos surdimensionnés en Afrique, un gouvernement africain n’est même pas un rêve. C’est de l’impossible. Même une équipe de football continental n’est pas  réalisable. Chaque pays, malgré sa faiblesse, veut avoir sa propre sélection. Une belle et bonne propagande pour les habitants de chaque pays. L’Amérique avec ses cinquante Etats a une seule équipe nationale. L’Afrique avec ses cinquante républiques a autant d’équipes nationales. Il est plus facile de créer une sélection africaine que de créer une armée africaine.  On voit donc la difficulté d’une union si nous ne pouvons même pas faire les choses les plus simples ensemble. Quand chacun veut être le roi dans son village, il est difficile que la compréhension des problèmes de tous devienne une réalité. On a souvent avancé de tels propos, pour pallier le manque de volonté des responsables politiques africains, d’une Afrique des peuples. C’est-à-dire une union africaine des peuples. Des peuples qui vont s’intégrer sans  attendre l’implication des responsables politiques. C’est encore méconnaître cette fameuse population. Cette Afrique des peuples. Elle est la plus réfractaire à l’Union que ces dirigeants. Des villages voisins ne s’entendent pas, se battent, se blessent, se tuent pour des peccadilles. Donc, il ne faut pas leur demander de devenir « le même pays, le même peuple. » Rien que pour des postes dans les organismes internationaux, on entend des récriminations dans tous les pays. Chacun pense qu’il n’a pas quelqu’un ou suffisamment peu  de cadres dans tel ou tel organisme international. C’est plus fort que nous. Etre contre tout et tous, ça nous permet de bien vivre. Regardez le ciel africain. Que de compagnies aériennes nationales. Pas du tout rentable. Toute tentative de compagnie multinationale est vouée à l’échec. Chaque pays se sentant lésé. Ce n’est pas pour demain l’union sauf si  intervient un cataclysme dans les comportements anciens. Evidemment les Occidentaux sont les plus heureux. Avoir affaire à des pays morcelés est beaucoup plus rentable  pour leurs différentes économies. L’Afrique unie peut devenir une Chine. Comme on aime les flatteries, on nous annonce un destin lumineux à la chinoise dans quelques petites décennies. Tout le monde sait que c’est impossible avec une cinquantaine de Républiques où chaque habitant pense  que celui d’une autre voudra enlever le pain de sa bouche. L’histoire de l’Amérique, du moins des Etats-Unis, est totalement différente de l’Afrique. Ici, nos ensembles régionaux continuent de végéter. Alors, pour l’Union, repassez ! Faisons l’hypocrite. Disons donc Bon Anniversaire à l’Union Africaine. Que Dieu la bénisse et nous donne dix Kwamé Nkrumah, dont le décès a sonné le glas d’une union continentale. Bon anniversaire  encore ! Ainsi va l’Afrique. A la semaine prochaine.

Par Isaïe Biton Koulibaly

Affichage aleatoire

RELANCER
2737
2721
2911
2682