Entretien / Komono Fidèle Pofine (Journaliste tchadien) : ‘‘Le fait qu’Hissen Habré soit jugé est important pour l’Histoire’’

Entretien / Komono Fidèle Pofine (Journaliste tchadien) : ‘‘Le fait qu’Hissen Habré soit jugé est important pour l’Histoire’’

 

 

 

Journaliste d’informations, ancien présentateur à la télévision nationale et observateur politique. Komono Fidèle Pofine est actuellement attaché de presse et chargé des relations publiques au ministère du Plan, de l’Economie et de la Coopération du Tchad. De passage à Abidjan il y a quelques semaines, le confrère s’est confié à L’Intelligent d’Abidjan.

Dans quel cadre le journaliste et observateur politique est-il présent sur les bords de la lagune Ebrié?

Je suis à Abidjan, dans la capitale économique ivoirienne, pour suivre une formation en communication gouvernementale. Je profite aussi de l’occasion pour m’imprégner de l’environnement de la presse dans ce pays.

 

Quel est l’avis de celui qui vient se former en Côte d’Ivoire sur la presse de ce pays, en particulier et sur celle de l’Afrique en général ?

La presse en Afrique et en Côte d’Ivoire n’est pas différente de celle des autres continents. Ce sont les mêmes techniques, les mêmes fondamentaux du métier. Maintenant, d’un pays à un autre, il y a les contextes, l’environnement dans lequel les journalistes évoluent. Pour le cas de la Côte d’Ivoire, j’ai l’habitude d’écouter les titres des journaux d’Abidjan sur Radio France Internationale. Et depuis mon arrivée dans ce pays, j’ai eu le temps de parcourir quelques rédactions. La conclusion que je tire, c’est qu’il y a des efforts importants dans l’écriture. Je crois que la presse ivoirienne est sur la bonne voie.

 

Concrètement, quelle est la différence entre la presse ivoirienne et celle du Tchad ?

Il y a par exemple, le problème de l’environnement dans lequel le métier s’exerce. Ici, vous avez des exonérations dans le domaine du papier d’imprimerie, ce qui n’existe pas au Tchad. C’est un débat quotidien. Les journalistes sont en train de se battre à cet effet, mais, jusque-là, ça n’a pas encore abouti. Cette exonération allège les charges des journaux. Il y a également la qualité des papiers ici. Au Tchad, il n’existe pas un quotidien de la dimension de «L’intelligent d’Abidjan».

 

Quand vous dites qu’il n’y a pas de quotidien à la dimension de «L’Intelligent d’Abidjan», à quel niveau cela se situe?

Je crois que vous employez beaucoup plus de journalistes ici par rapport au journal «Le Progrès», l’un des plus grands journaux au Tchad. Ici, vous faites des analyses, mais là-bas, on ne fait pas d’analyse. Vous vous débrouillez pour avoir de bons journalistes, des journalistes expérimentés.

 

Quel est votre regard sur la liberté de la presse en Afrique, en général et particulièrement au Tchad et en Côte d’Ivoire?

La liberté de la presse varie d’un pays à un autre. Toutefois, beaucoup reste à faire au niveau de la liberté de la presse en Afrique. Vous êtes sûrement au courant qu’au Tchad, il y a de petites difficultés que rencontrent les journalistes. Mais l’avantage aujourd’hui dans ce pays, c’est qu’il y a la dépénalisation des délits de presse. Je crois qu’ici aussi, c’est la même chose. A ce niveau, je pense qu’il y a eu un pas en avant. Parce que par le passé, au Tchad, on emprisonnait facilement les journalistes.

 

Pour vous, qu’est ce qu’il faut pour une véritable liberté de la presse?

Je crois qu’il faut essayer de voir le lien entre la liberté de la presse et la responsabilité sociale du journaliste. Le journaliste ne doit pas être celui qui est au-dessus des lois. Il doit travailler dans un cadre qui est bien défini. Lorsqu’il sort de ce champ, c’est certain qu’il ait des problèmes. A ce niveau, il y a des efforts de part et d’autre à faire. C’est regrettable d’avoir toujours des condamnations par-ci et par-là et des journalistes qui sont emprisonnés.

 

Le regard du journaliste qui est aussi observateur politique sur la situation sociopolitique de son pays?

Le Tchad a connu un certain nombre d’évènements, dont le plus important est celui du 10 février 1988 où les rebelles sont entrés dans la capitale et ont assiégé le palais présidentiel. Cela a donné ce que nous savons tous. De ce point de vue, il y avait une sorte de crispation politique. Il fallait un sursaut afin de trouver un cadre pour décrisper l’atmosphère. Ce qui a été fait, il y a une évolution. Et je pense que les politiciens eux-mêmes, vous devez aller leur poser la question. Il y en a qui vous diront, c’est bien, pendant que d’autres vous diront le contraire. C’est un débat quotidien. En tant qu’observateur, je crois qu’il y a des efforts à faire de part et d’autre, tant du côté de l’opposition que du côté du pouvoir.

 

On ne peut parler du Tchad sans évoquer l’affaire Hissen Habré…

Pour quelqu’un qui est animé d’un esprit de justice, il va réclamer justice dans cette affaire Hissen Habré. Il y a des Tchadiens qui ont été des victimes d’abus de pouvoir. Ce sont des Tchadiens qui sont morts. Les victimes de cette répression d’Hissen Habré sont nombreuses. Et il se trouve que Hissen Habré est vivant quelque part en exil. L’ensemble des Tchadiens souhaite qu’il soit jugé pour qu’éclate toute la vérité. Et je ne peux qu’attendre avec impatience qu’Hissen Habré soit jugé pour qu’on sache tous les dessous de ce qui s’est passé. C’est important pour l’histoire.

 

L’Afrique centrale où se trouve le Tchad, est régulièrement secouée par des crises militaro-politiques. Quelle explication donne l’observateur politique à cette instabilité?

Je pense que c’est une question de gouvernance politique qui engendre toutes ces difficultés. Ceux qui sont au pouvoir ont tendance à en abuser et cela amène des frustrations et des situations de révolte. J’insiste pour dire que c’est un problème de gouvernance politique. Il faut que la gouvernance change en Afrique. Depuis 1990, en Afrique francophone, il y a des pays qui ont fait des progrès, mais, nombreux sont ceux dont la marge de progression n’est pas satisfaisante. Donc, de ce point de vue, certains chefs d’Etats doivent demander à leurs collègues d’être moins injustes, d’être équitables dans le partage de la richesse nationale.

 

Votre avis sur le cas du Mali ?

Le Mali, dans un passé récent, était cité comme un exemple de démocratie. Aujourd’hui, c’est décevant que ce pays se trouve dans cette situation. Il faut que les forces francophones s’unissent. Quant à l’intervention militaire, je crois que cela a trop duré. L’intégrité de la République du Mali doit être restaurée. Des gens qui réclament une autonomie, c’est légitime, mais, ça ne doit pas donner lieu à ces actes de barbarie auxquels nous assistons.

 

Vous parlez de gouvernance politique, votre regard sur celle de la Côte d’Ivoire ?

Après tout ce qui s’est passé, la Côte d’Ivoire est un grand pays. Au temps d’Houphouët-Boigny, tous les Africains se reconnaissaient dans cette Côte d’Ivoire. On regrette tout ce qui s’est passé. Aujourd’hui, il faudrait que les Ivoiriens s’unissent dans la recherche de la paix et de la réconciliation. La Côte d’Ivoire n’a pas besoin d’un déchirement, elle a plutôt besoin de tous ses fils pour qu’elle grandisse et aille de l’avant. Il faut que la Côte d’Ivoire puisse être une locomotive pour la zone CEDEAO et tirer l’Afrique vers le haut. En cela, le rôle de la presse est important. C’est pourquoi, j’ai parlé tantôt de la responsabilité sociale du journaliste. Ils doivent cesser de se faire manipuler. Le journaliste doit servir la vérité et éviter les discours de haine. Le journaliste est celui qui alerte, qui conseille aux gens de changer de comportement, je veux dire les mauvaises pratiques.

Réalisé par Raymond Dibi, coll L. Barro

 

 

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