Interview / Kra Félix (SG Fesaci) parle de la réforme du statut de la Fonction publique : ‘‘Que l’Etat ait des contraintes ou pas nos droits acquis depuis 2007 sont non négociables’’

Interview / Kra Félix (SG Fesaci) parle de la réforme du statut de la Fonction publique : ‘‘Que l’Etat ait des contraintes ou pas nos droits acquis depuis 2007 sont non négociables’’

Kra Félix est le secrétaire général de l’une des tendances de la Fédération des syndicats autonomes de Côte d’Ivoire (Fesaci). Une centrale syndicale minée par une dissidence dont l’autre protagoniste est M. Traoré Dohia, précédemment Haut Commissaire au développement de la région des savanes. En marge de l’atelier de Grand-Bassam relatif à la révision du statut général de la Fonction publique tenu récemment à Grand-Bassam, Kra Félix est revenu sur quelques points saillants des travaux. Il en profite pour dire sa part de vérité à propos du bicéphalisme à la Fesaci.
Après l’atelier sur la révision du statut général de la Fonction publique dans le cadre du forum social, est-ce que vous êtes satisfait ?
Les préoccupations des travailleurs ne sont plus à démontrer. Nous en remercions le gouvernement, le Président de la République et le Premier ministre, Monsieur le ministre qui nous a permis dans le cadre du dialogue social d’entamer les discussions entre les représentants du gouvernement et les représentants de tous les syndicats de base pour réfléchir sur les problèmes du monde du travail. Au-delà de cette satisfaction, nous pouvons dire qu’il y a du chemin à faire et pour cela, nous attendons que le forum social puisse s’achever avant de marquer notre entière satisfaction. Que les conclusions qui seront adoptées puissent connaître un début d’exécution en termes de textes à adopter par l’Assemblée nationale ou des décrets à prendre par le gouvernement pour corriger les déséquilibres au niveau de la carrière des fonctionnaires et au niveau du secteur privé avec tous les problèmes liés au code du travail.

Quand nous prenons le secteur éducation et formation, quels déséquilibres y avait-il à corriger?
Il y avait beaucoup d’insuffisances dans le statut général qui date de la première mouture du statut de 1964. Et dont la révision en 1992 n’a pas pris en compte tous les aspects. Ce statut avait adopté dans la précipitation sous le diktat des institutions internationales, Fmi, Banque mondiale dans le cadre des programmes d’ajustement structurel. Et le gouvernement lui-même a eu à constater que ces handicaps étaient des freins à une redéfinition des profils de carrière des différents emplois et corps de métiers. Par exemple, le métier d’informaticien n’est pas reconnu à la Fonction publique avec un profil de carrière. Quand vous entrez informaticien, soit en tant qu’ingénieur de conception ou ingénieur des techniques ou encore assistant, vous ne pouvez plus progresser. Alors que les informaticiens sont employés par tous les ministères. Au niveau du secteur éducation et formation, on a un ensemble de corps qui n’ont pas été reconnus par le statut général. Par exemple, l’administration scolaire et universitaire n’existe pas en tant que corps de métier dans ce statut. On a des proviseurs et des censeurs à qui le statut ne reconnaît pas une classification précise. Ils n’ont donc aucun avantage financier. Avec le titre de proviseur, vous vous contentez de votre salaire de professeur licencié ou certifié avec une prime de 25 à 35 mille francs. C’est pareil à l’université pour les agents des services de la scolarité et les autres services administratifs. C’est sur tous ces problèmes que nous avons fait des propositions pertinentes pour que la nouvelle loi puisse les intégrer afin de définir des profils de carrière précis pour chaque corps.

Vous avez aussi été critiqués sur le prélèvement des taux de cotisation qui sont passés de 18 % à 25 %. Comment ce changement s’est opéré et qu’attendez-vous de l’Etat sur ce sujet ?
En réalité, nous disons que la réforme de la retraite est allée trop vite. Quand il s’est agi de prendre le décret portant réforme de la retraite, le projet n’a pas été revisité par les fonctionnaires et les ministères pour qu’on s’accorde sur le texte dont les propositions ont été élaborées au séminaire de 2006 à Yamoussoukro. Nous disons que l’Etat est allé vite parce que c’est par les journaux que nous avons appris qu’il y a un décret portant réforme de la retraite des fonctionnaires. C’est ce qui a été le problème et les fonctionnaires se sont demandé ce que le gouvernement a bien pu faire dans leur dos. Voilà le problème, sinon la réforme est indispensable et elle s’impose. Le décret en lui-même contient un certain nombre de mesures. Le prélèvement dont vous parlez était inévitable. Parce que nous sommes dans un système de retraite de solidarité dit retraite de répartition. Ce qui veut dire que ceux qui cotisent aujourd’hui, cotisent pour les retraités de demain. Celui qui cotise donc aujourd’hui, ne le fait pas pour lui-même à tel point que la totalité des cotisations ne permet pas de couvrir les retraites de la période. Ce qui entraîne un déficit chronique de la caisse de retraite. Depuis 2001, au niveau de la Fesaci, nous avons attiré l’attention du gouvernement sur le déficit de la retraite pour dire que si on ne fait pas de réforme, alors la caisse sera fermée. Il fallait donc opérer une réforme mais avec l’accord des travailleurs. Au cours de l’atelier de Grand-Bassam, nous avons donc fait des propositions pour enrichir la réforme. Par exemple, nous avons voulu que dès que le fonctionnaire prend sa retraite, qu’il soit pris en compte au niveau de la solde dès le premier mois pour qu’il ait sa pension. Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui où le retraité doit attendre six mois, quelquefois deux ans avant d’avoir sa première pension. On lui demande aussi un lot important de dossiers comme s’il allait postuler à un nouvel emploi. Nous avons donc, à ce niveau, proposé le système intégré de gestion des fonctionnaires et agents de l’Etat (Sigfae) qui va permettre d’automatiser la gestion des ressources humaines et d’éviter au fonctionnaire la reconstitution de dossier de retraite.

A l’ouverture et à la clôture de l’atelier, le représentant du ministre de la Fonction publique vous oppose les contraintes budgétaires de l’Etat dans la prise en compte de vos propositions. Dans un contexte où ce budget est de 3814 milliards et en hausse par rapport à l’année dernière, que répond le syndicaliste que vous êtes ?
Notre sentiment est que l’Etat a sa vision et nous fonctionnaires, nous avons la nôtre. Ce qui importe pour nous, c’est la prise en compte des intérêts des fonctionnaires. C’est-à-dire, d’abord la préservation des droits acquis. Les différentes mesures qui ont été prises après le pré-forum de 2007 ont permis de mettre en place un début de correction des reclassements et le paiement de certains avancements pour certains corps, certes insuffisants mais que nous considérons comme des droits acquis non négociables pour ces corps et sur lesquels il n’est pas question de revenir. Ce que le gouvernement peut faire, c’est de s’entendre avec les organisations syndicales pour déterminer le mode d’exécution de ces mesures. Comment faire en sorte que le fonctionnaire puisse trouver sur son bulletin de salaire l’application effective de ces mesures ? En Côte d’Ivoire, les derniers avancements datent de 1982. Cela fait 30 ans aujourd’hui. Comment peut-on alors passer d’un grade à un autre sans effet financier ? Tous ceux qui sont entrés à la Fonction publique après cette date ne savent pas ce qu’on appelle avancement. Alors si vous rentrez à la Fonction publique avec 200 mille francs et que trente ans plus tard vous percevez toujours 200 mille francs, convenez avec nous que cela est une situation intenable que personne ne peut accepter. Pour cela, nous attirons l’attention du gouvernement pour dire qu’il a certes des contraintes, mais celles des fonctionnaires sont telles que leur durée de vie n’attend pas le destin de la nation.

Avec l’avènement du PPTE, les fonctionnaires se sont mis à rêver. Mais le discours officiel et celui même des bailleurs de fonds consiste à dire que le PPTE ne servira pas à augmenter des salaires. Comment réagissez-vous à ce discours ?
Pour nous, ce n’est pas une question de PPTE même si nous nous en félicitons en tant que citoyens du fait que l’Etat ait obtenu une remise de sa dette. Mais nous disons que si la dette est remise, elle devrait prioritairement permettre à l’Etat de faire face à ses dépenses ordinaires. Parmi celles-ci, il y a justement l’amélioration des conditions de vie des travailleurs. Nous sommes les employés de l’Etat. Si l’Etat ne nous paie pas correctement, qui va le faire ? Nous avons signé un de contrat avec l’Etat de Côte d’Ivoire. Alors qu’il soit endetté ou pas il doit faire face à ses dettes dont le paiement des fonctionnaires ! C’est pourquoi nous avons espoir que le gouvernement fera tout ce qui est possible pour respecter ses engagements vis-à-vis des travailleurs. Nous allons plus loin pour dire que les fonctionnaires ont droit à une revalorisation de leurs indices. C’est un passage obligé si nous voulons avoir une Fonction publique moderne.

Vous êtes secrétaire général de la Fesaci, poste que revendique aussi M. Traoré Dohia de sorte qu’on fait la distinction entre Fesaci-Kra et Fesaci-Dohia. Où en êtes-vous aujourd’hui avec la dissidence ?
M. Dohia a créé une dissidence au sein de la Fesaci en 2005. Il a organisé un congrès dit de la Fesaci en 2005, alors qu’il n’en avait pas le droit. Il était, en ce moment-là, l’adjoint de Etté Marcel. Ce congrès a été déclaré de nul et de nul effet par la justice. Nonobstant cette décision, M. Dohia a fait comme si les lois de la République ne s’appliquaient pas à lui. Nous avons évolué dans cet environnement jusqu’à ce que nous obtenions deux décisions de justice. D’abord, le tribunal de première instance, sur saisine de Dohia lui-même pour justifier son congrès, a déclaré de nul et de nul effet le congrès de Dohia. Ensuite la Cour d’Appel a rendu son jugement après appel de Dohia, qui l’a encore débouté. Maintenant quand l’actuel gouvernement est arrivé avec la nomination de Gilbert Kafana aux affaires sociales, nous lui avons écrit avec tous les documents afférents. Nous ne comprenons donc pas pourquoi le ministère invite M. Dohia en lieu et place de la direction légale de la Fesaci. Tout le problème est là. Le gouvernement décide de travailler avec des gens qui font son affaire ! Mais ce qui est important pour nous, c’est la défense des droits des travailleurs que nous représentons. Et cela en toute responsabilité et dans un souci de respect des institutions. C’est pour cela que nous avons tout fait pour ne pas avoir des écueils avec le gouvernement actuel parce qu’il est notre interlocuteur. Nous demandons alors au gouvernement de revoir sa démarche parce que nous avons porté cette affaire devant les organisations internationales, en l’occurrence le BIT à Genève. Qui n’a pas encore tranché mais qui nous a notifiés que l’affaire est en cours. Pour nous, c’est une ingérence grave dans la gestion des affaires d’une centrale syndicale. De même l’occupation de notre siège par des hommes armés empêchant les syndicalistes d’utiliser leur outil de travail. Nous estimons que ce n’est pas normal. Au moment où on parle de démocratie, de bonne gouvernance, de liberté syndicale et de liberté d’expression, on ne peut pas permettre à des hommes armés d’occuper illégalement les locaux d’une organisation syndicale. C’est intolérable ! Nous avons espoir que le gouvernement va corriger les choses pour permettre que les conditions du dialogue social puissent s’exprimer pour la bonne marche de l’Etat de Côte d’Ivoire.

Quelle est votre appréciation du mouvement syndical en Côte d’Ivoire ? Y a-t-il aujourd’hui des syndicats forts ?
Si on veut parler des forces et faiblesses du mouvement syndical, il faut se référer au contexte sociopolitique. Ce contexte est indéniablement particulier par le seul fait que la Côte d’Ivoire n’est pas encore sortie de la crise majeure qui l’a secouée. Et la répercussion, c’est dans tous les secteurs d’activité, y compris le milieu syndical. Les travailleurs ont été traumatisés et continuent de l’être sur leur lieu de travail. C’est le cas de nos camarades de la CIE de Séguéla, Man, Touba, Mankono qui ont été molestés dans le cadre de leur activité de recouvrement des factures. D’une manière générale, le mouvement syndical est affaibli par la situation politique. Il y a une chape de plomb qui s’est abattue et qui continue de s’abattre sur la Côte d’Ivoire. Quand vous avez des Dozos qui arrêtent nos camarades à moto qui se rendent au travail, comment ceux-là peuvent-ils exercer sereinement leur activité syndicale ? Les réunions dans certains endroits sont difficiles à tenir. Face à tout cela, nous demandons au gouvernement de faire encore des efforts pour ramener la sécurité totale dans le pays. Toutefois, je puis vous affirmer que nous sommes engagés aux côtés du gouvernement pour apporter notre contribution à la reconstruction du pays. C’est notre devoir en tant que travailleurs.
Par S. Debailly

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